Au pays de Voltaire, Bossuet et Hugo, il ne fait pas bon mal écrire. Les fautes d’orthographe mettent au supplice ceux qui les lisent. Elles martyrisent aussi ceux qui les commettent. Jamais nous n’avons autant écrit. Les moyens d’expression électroniques autorisent la démonstration quotidienne de notre habileté ou de notre « nullité » orthographique. Et cela à l’échelle planétaire.

Cela vous inquiète. Comme vous avez raison ! Une faute d’orthographe diviserait par deux les chances de conclure une transaction sur une page de vente en ligne. Les recruteurs seraient 70 % à jeter un CV à la première faute d’orthographe repérée.

Dévoreuse de temps

La faute d’orthographe coûte cher aux entreprises. Au coût direct mais difficilement quantifiable lié à la dégradation de l’image de marque, ajoutons le temps passé à écrire péniblement, à se relire indéfiniment, le temps offert par le gentil collègue sollicité pour une énième relecture ; toutes ces minutes alourdissent la facture. Et l’impact humain ? Comment mesurer une estime personnelle en berne ? Parce qu’une faute égratigne autant la langue française que la confiance de celui qui la commet.

La situation est grave, certes, mais est-elle désespérée ? D’aucuns rêvent de l’avènement d’une dictée électronique fiable (les progrès dans ce domaine sont épatants, ne nous décourageons pas) ; d’autres, de correcteurs orthographiques infaillibles. N’est-il pas plus intéressant de continuer à croire que chacun peut être un auteur autonome, non asservi à une machine. « Yes we can », comme on dit chez nous.

La joie dissout les fautes

Pour se guérir de ce mal visible et coûteux, pourquoi ne pas choisir une piste nouvelle, foncièrement inhabituelle pour ces autoproclamés « nuls en orthographe » (qu’ils m’autorisent le gentil acronyme : NEO), pourquoi ne pas avoir recours à un ingrédient totalement incongru : le plaisir.

Y a-t-il des mots que j’aime ? Y a-t-il des phrases que j’aime ? Y a-t-il des situations où j’aime écrire ? Voilà les questions liminaires que les NEO gagneraient à se poser avant d’ouvrir pour la centième fois un livre de grammaire détesté. Qu’ils poursuivent leur programme de remise en forme par la lecture de quelques aphorismes de Pierre Dac : « Il faut qu’une porte soit ouverte ou… d’une autre couleur », ou de Francis Blanche : « Face au monde qui change, il vaut mieux changer le pansement que penser le changement ». Qu’ils visitent l’excellent site de synonymes Crisco pour prendre goût au mot précis.

À cette dose de plaisir, ajoutons une dose équivalente de curiosité pour l’histoire de la langue française. Le français est une vieille route, elle a ses virages et ses impasses qui s’expliquaient jadis, ici par l’existence d’un arbre, là par un fossé. L’un et l’autre ont disparu, seul reste ce tracé alambiqué. Il en va de même pour le français : la plupart des exceptions ont une explication. Explorons ces « curiosités linguistiques ». Avec cette première requête, le site Wikipedia livre quelques amuse-bouches croustillants.

Le français n’est pas une langue transparente, autrement dit : il ne s’écrit pas comme il se prononce, et réciproquement. Une telle orthographe truffée de lettres muettes demande une excellente mémoire visuelle. Les NEO en sont peut-être dépourvus, en raison d’un canal d’apprentissage plutôt auditif ou kinesthésique. Ils peuvent contourner leurs difficultés par des trucs mnémotechniques. Qu’ils gardent espoir : l’enthousiasme est un meilleur engrais que la souffrance.

Indispensable relecture

Une phrase non relue n’est pas finie. Écrire et se relire découlent de deux modes mentaux antagonistes, qui ne peuvent être mobilisés simultanément. C’est l’un ou l’autre. Cette étape, avouons-le, est parfois rébarbative et fatigante ; surtout pour certains qui sont intrinsèquement plus auteur qu’éditeur. Elle est pénible parce qu’elle est nécessairement lente et que notre époque s’accommode mal de la lenteur. Le cerveau n’a qu’une envie, s’échapper pour retourner en mode créatif, c’est-à-dire repartir gambader sur le fond. Il faut le contraindre et le forcer à rester sur la forme. Avec de la pratique, cette concentration sur la forme se développe.

La relecture s’appuie sur deux principes simples : douter et vérifier. À ce stade, un dictionnaire (c’est très pratique de l’avoir sur son smartphone) rend de précieux services. Pour les accords, il faut sentir les relations entre les mots. Cette perception s’affine au fil des lectures. « Rien ne résiste à l’entraînement », a dit Michel Serres, même les fautes d’orthographe…

Amusons-nous lorsque nous écrivons, n’ayons pas peur de faire des fautes. Ensuite prenons le temps de nous relire pour supprimer ces enquiquinantes « variations » orthographiques qui ruinent notre crédibilité.